La Clope Sociale - Smoke and Mirrors

J’ai pas de miroir. C’est drôle que t’ai remarqué. Dans la salle de bain y en a deux, face à face. Celui qui se trouve derrière, je ne le regarde jamais. C’est ma mère qui l’a fait, la mosaïque et tout. Je l’ai nettoyé parce que tu venais. J’ai refait toute la déco, toutes les pièces sauf la salle de bain et la chambre de mon frère. L’autre endroit où il y a un miroir, c’est la chambre de mon frère… Merci. J'ai pas fumé une vraie cigarette depuis un bail… J’ai rencontré une nana, il y a trois ans environ. La pote d’un pote. Une Italienne fille de - son père était photographe pour National Geographic, un mec connu. J’ai oublié son nom. Cette photo, c’est de lui. T’es forte. Je la regardais plus. On avait été au Silencio. Son père avait une expo, elle avait récupéré les invitations. Le type est même pas venu à son propre vernissage. Y avait tout un truc comme je déteste : projection, showcase, boîte de nuit. Je ne la connaissais pas très bien, elle était nouvelle dans la bande. Jolie fille, très grande, très fine - pas mon style. Elle s’est foutue de ma gueule parce que le champagne était gratuit, et que je commandais du whisky - hors de prix. Dans le fumoir, elle est venue tremper ses lèvres pour gouter. Le fumoir là-bas c’est tout un truc. Une forêt dans le noir. Troncs dorés, branches pas droites, plafond en forme de tunnel. Nulle part où t’asseoir, tu peux même pas t’adosser. Debout, dans un cocon de nicotine. Je lui ai filé une taffe, c’était sa première. Elle a bien aimé. Personne kiffe sa première clope. Cette soirée, tout le monde s’est mis une mine. Au vestiaire alors qu’on récupérait nos fringues, elle m’a proposé qu’on aille chez elle. C’était chez son père. Un appart de ouf sur le Canal Saint Martin. En montant les trois étages vers la sortie, elle a pris ma main. Elle était mouillée. Dehors l’aube. Faisait froid. On attendait le taxi. Elle a fait semblant de fumer avec ses doigts. Me soufflait dessus, comme ça. On s’est embrassées. A l’appart, j’ai halluciné. Un musée. Nan, un cabinet de curiosités. Y avait tout. Quatre mètres de plafond encerclés par des baies vitrées. Des objets de tribus, des antiquités, que des meubles sur mesure. Un mur entier de bouquins. Du Picasso dans les chiottes. Tout l’étage insonorisé. Au milieu de la pièce, le lit sur une estrade. Elle s’est déshabillée, s’est jetée dessus, m’a lancé Désolée, je suis toute nue. J’étais encore à la fac. Je n’avais rien à foutre de mes journées. Je séchais tout le temps. Elle bossait pas, elle avait jamais vraiment bossé, elle faisait rien. J’ai passé plus d’un mois dans cet appartement. Jour et nuit, sans sortir. On dormait, on baisait, on fumait. On passait la journée à poil, à regarder les gens d’en haut. On se hurlait dessus. Parfois, on commandait un truc - en général on préférait boire - on appelait ça Room Service. Elle avait une sacrée descente. Un matin, il faisait encore nuit, sa place dans le lit était vide. Elle était dans la salle de bain. J’ai crié mais ça a servit à rien. J’ai pas trouvé mon portable. Sur le miroir, y avait écrit J’arrête de fumer.

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