Bleu Piscine

Dans une cabine où le temps n’existe pas, deux amants ont vieillis.

Elle danse au centre de la pièce, il est assis. Ça ressemble à un appartement en moins vrai.

C’est le jour, il fait chaud, les fenêtres sont grand ouvertes - elles donnent sur un vis à vis vide. Dans l’immeuble d’en face, personne ne les regarde.

 

 

L’homme : On nous voit ?

La femme : J’enregistre.

Lui, montre les voisins : Eux. Puis réalise. Pourquoi tu me le dis ?

Elle : Ils sont trop riches pour habiter chez eux. Elle se déshabille, répond à sa question. C’est pour moi. Tu te douches ?

Lui : On se comporte différemment devant la caméra. Après.

Elle : Je veux voir comment tu es, si tu le sais. J’ai chaud, je reviens.

Lui : On est chez toi, c’est toi qui décides.

Elle, de la salle de bain, l’eau coule : C’est comment chez toi ?

Lui, porte sa voix : Le strict minimum. Je connais ma coloc depuis longtemps. Six ans, si je ne dis pas de connerie.

Elle : T’as couché avec elle ?

Lui, il enlève ses vêtements, pose son cul nu sur le canapé en velours et se sert un verre d’eau : Il y a longtemps. On était amants, l’amour jusqu’à la haine. Maintenant on est amis. C’est confortable, tu verras.

Elle sort trempée, une serviette autour d’elle. Elle s’approche de lui, prend sa main, y dépose un baiser. Une musique s’allume toute seule. Quelque chose en italien.

Elle : Je peux te faire un compliment ?

Lui, rougit : C’est déjà fait.

Elle, rougit aussi : Tu es beau.

Lui : Tu m’embarrasses.

Elle : Je sais.

Lui : Ça me gêne.

Elle : J’ai besoin de te le dire. Elle fait tomber sa serviette. C’est moi sur scène.

Lui : Tu as raison. Tu es divine.

Elle, rit : Vas te faire voir. Elle danse. Tu m’as promis un rôle.

Lui : Trois, précisément. Des rôles muets.

Elle : Tu manques pas d’air ! Où ça en est ?

Lui, du canapé, il la regarde, son expression a changé : Nous sommes la première génération sans espoir. Nous devons grandir sachant que le monde s’arrête. C’est inédit.

Elle, d’un ton bien plus léger : Tes projets sont tombés à l’eau ?

Lui : Je te regarde..

Elle, danse toujours : Pourquoi tu montes sur scène, si tu n’aimes pas que l’on te regarde ?

Lui : Pour disparaître.

Elle : Ça marche ?

Lui : Parfois. Il fait un geste avec sa main. Tourne.

Elle : Ça fait combien de temps ?

Lui : Que j’ai pas fait l’amour ? Je ne sais pas, je ne peux pas faire l’amour si je ne suis pas un peu amoureux.

Elle, contente : Qu’on s’est pas vu.

Lui : Ça fait.. récemment ?

Elle : Moi aussi je croyais. Cette fois à l’hôtel, quand je n’avais pas d’appartement. Cette fois quand tu devais revenir mais que tu es resté à Milan. Ça fait une dizaine d’années. J’ai compté. Quinze exactement.

Lui : Ce n’est pas possible.

Elle : Ton visage a changé. Mon œil s’est réajusté quand je t’ai vu. Il m’a fallu un temps pour te voir, fondre l’image que j’avais dans celle-ci. Maintenant je me suis habituée.

Lui : Tu l’expliques bien. J’ai ressenti ça aussi.

Elle : J’ai grossi ?

Lui : Ton rire..

Elle, cache son visage entre ses mains : Dis.

Lui : Il est brut. Ça te rend belle.

Elle, parle en même temps que lui : C’est comme ça qu’on dit moche en Italie ?

Lui, gêné : Je ne voulais pas être indélicat.

Elle : Je sais.

Lui : Il est moins contrôlé.

Elle : Je comprends, je vois ce que tu veux dire. Je suis d’accord. Elle s’étale sur le lit, regarde par la fenêtre. Toujours personne. Tu sais, je t’en ai voulu.

Un silence. Il la rejoint. La musique s’arrête.

Elle, touche son portable, vérifie que ça enregistre toujours : L’écran..

Lui : J’en garde un bon souvenir.

Elle : Je trompais. C’était réel. Je n’avais jamais été infidèle avant.

Lui : Trahir, c’est envers soi.

Elle : Tu dis trahir ?

Lui : « Tradire » c’est comme ça qu’on dit en italien.

Elle : Ça en dit long sur la mentalité.

Lui : On a le Pape, il ne faut pas l’oublier.

Elle : Je nous ai jugé. Je ne nous supportais plus.

Lui : Et maintenant ?

Elle : Tu vois quelqu’un ?

Lui : Oui.

Elle : C’est qui cette pute.

Lui, rit : Mon élève.

Elle : Tu es comme moi.

Lui : C’est un cours amateur.

Elle, rit : C’est pareil ! Elle est jeune ?

Lui : Un peu.

Elle : Le fantasme est dans la distance. L’écart. Quoi de plus fort que l’âge, il nous échappe.

Lui, parle en même temps qu’elle : J’ai ton âge.

Elle : Quand je t’ai rencontré, j’étais l’assistante de ton prof.

Lui : C’est vrai. Je n’y pensais plus.

Elle : Tu es mon premier talent, mon premier casting. J’avais une autre posture.. On me demandait mon avis. Moi aussi j’aime les jeunes, ils n’ont pas de regrets. Pas de mépris. Ils sont vierges de souffrances.

Lui : Nous allons vieillir, ensemble.

Elle, elle se rapproche : Tu n’habites pas ici. Ici, tu n’es rien. Le quotidien, ça n’est pas érotique.

Lui, il l’arrête, avec douceur : On passe un bon moment..

Elle : Je t’aime pour ta poésie.

Lui : Tu m’embarrasses.

Elle, se rapproche encore : Pour ta souffrance.

Lui : Basta.

Elle : Je me retrouve toujours pour une raison que j’ignore, en face d’hommes aux yeux bleus - à part que j’adore les piscines.

Lui, il rit : Je te la pique.

Elle : Je te la donne. Je te revois quand ?

Lui : Je vais te dire demain, mais je pars. Je dois vendre mon spectacle.

Elle : Sur le monstre ?

Lui : Oui.

Elle : Je n’arrive pas à croire que nous écrivons la même histoire.

Lui : Tu m’enverras l’enregistrement ?

Elle : Oui.

Lui : Je peux prendre une douche ?

Elle : Oui.

Lui : Tu m’en veux ?

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Chapter One : Faire des trous dans les murs