Une Nuit Américaine

 

Il a de jolies boucles, blondes vénitiennes. Elles sont courtes, rasées de près sur les côtés, dressées mais souples. Ses lèvres sont franchement roses et pulpeuses. Sa peau est élastique. Il a suffi que j’y jette un œil une fois, pour avoir la sensation de la goûter, de la manipuler de la remettre ensuite. Une peau blanche sans origines mixtes. De la chair brute. Le genre que j’appelle franco-français, goy à croquer. C’est une substance sucrée, interdite. Il porte des lunettes. Elles sont arrondies, discrètes et présentent ses yeux en vitrine, offrent un léger reflet à sa figure, créent un voile, scintillent. Ça le rend trouble. Une fleur de lys branle sous son lobe, que d’un côté. Ses oreilles sont petites et fines, d’ailleurs il est photogénique. Il arbore une chaîne en or, des tatouages. Entre ses omoplates, à l’encre noire, un énorme cercle est gravé dans le cadre d’une roue. Elle entoure un homme écorché, sans visage qui oscille. Sur son torse, le long d’une de ses clavicules, j’ai lu IDEALS, à l’envers. Je ne suis pas censée savoir, je ne suis pas censée avoir regardé. Son profil était ouvert.

Quand il me parle devant tout le monde, ma repartie abonde. Je garde l’image de nos interactions, durant plusieurs jours. Sa voix est timbrée de politesse, de retenue, de curiosité. Il m’adresse souvent une question, voire plus. Il me vouvoie.

En cours, dans les couloirs, ses yeux me séduisent. Ils savent fixer placidement, comme pour voir si je regarde aussi. Le menton légèrement baissé, les pupilles à l’horizontale, droit vers moi, droit dans les miennes, sans cligner. Ses yeux sont marron clair, mais ils pourraient être bleus. Ce serait un bleu arctique, piquants qui glace d’un coup, fait tourner la tête et brûle.

Son sourire me fait rougir. Celui que j’imagine sur son visage, à la lecture de mes mots, de mes corrections, de notre correspondance clandestine. Parfois je vois son âge. Pas par écrit.

Si je ferme les yeux, je vois chez lui. C’est une piaule éclairée par les étoiles. Toute petite. Un lit une place et demie, contre le mur parallèle à un petit balcon donnant sur une cour arborée. La lumière y est douce, filtrée. On s’y voit. On s’y touche. Nos baisers se font tête bêche, pores moites, bouches liquides. Après l’amour, rafraîchis par l’eau froide de sa douche Italienne, je m’enveloppe dans une serviette épaisse et blanche, trop grande. Il se glisse dans un caleçon mais reste torse nu. Dehors, je le regarde s’en griller une. Il s’excuse. Sa fumée ne me dérange pas. Ses yeux, à nouveau me percent puis partent vite dans les marronniers d’en bas, encadrés par les immeubles voisins puis vers la lune qui nous mate depuis le début. Il se tient à la rambarde, resserre les doigts sur le garde-corps. Je dessine du bout de mes yeux le trait qui part de son épaule et monte jusqu’à la naissance de sa nuque, se casse sous la courbe de son crâne, se perd fourré dans ses tifs. Il aspire sa cigarette d’un geste tendre. De la main gauche, il dépose l’emboue à la lisière de ses lèvres, ferme les yeux et souffle vidant sa bouche d’un nuage sale, gris blanc, éphémère. Il crâne, contracte sa mâchoire en faisant des ronds. Il me montre cette bulle de rien, la suit du regard puis me sourit. À ce moment, je me sens, bêtement jolie.

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