Are you camera fun ?
Dans sa chambre couleur nuit, Elle se filme. On dirait un hôtel, rien n’est personnalisé. Elle déballe ses courses sur la table, décrit ce qu’il y a dans chaque sac plastique. Un écran projette de ce qu’il se passe en direct.
De l’autre côté de la pièce, allongée dans mon lit, je la regarde.
Elle porte une perruque, ça lui va pas.
Elle n’est pas seule. Collées à ses miches, deux copines la suivent - je les connais, je ne peux pas me les voir - elles ont vingt ans, elles sont plus jeunes que moi.
Elle, les yeux braqués sur son téléphone : T’écris sur moi ?
Moi : T’es bouffie.
Elle : Sympa. Et que je suis bronzé, tu dis rien ?
Moi : J’ai vu. C’est joli. Ça va ?
Elle : Au top.
Moi : Tu manges ?
Elle : Tu veux savoir si j’ai un goût de métal ?
Ça fait rire les deux autres.
Moi : T’as ramené tes copines ?
Elle : Elles sont toujours là.
Moi : J’ai vu.
Elle : Alors ?
Moi : Je suis en train. Et toi ?
Elle : J’ai pas faim. Qu’est-ce que ça donne ?
Moi : J’ai du mal à te voir.
Elle : T’as pas internet ?
Moi : Si, tu vois bien.
Elle, regarde l’écran derrière elle : J’avoue. Je suis flattée.
Moi : T’as coupé tes cheveux ?
Elle : C’est une perruque.
Moi : Pour me ressembler ?
Elle : Pour attirer ton attention.
Moi : Tu as l’air d’une folle.
Elle : Faut croire que ça marche.
Moi, j’ai mal au cœur : On peut se parler ?
Elle : On se parle, là.
Moi : En privé.
Elle : C’est plus cher !
Moi : Combien ?
Elle, vexée : Tu sors encore avec le caméraman ?
Moi : Pourquoi, t’es jalouse ?
Elle : Pour savoir.
Moi : Non, ça n’a jamais pris.
Elle : Ah, je croyais.. t’as écris sur lui.
Moi, je lui montre ses courses : On fait croire ce qu’on veut.
Une des copines lui murmure quelque chose, elle pouffe, touche son téléphone, ça fait un gros plan.
Moi : Bon, tu viens ?
Elle, moqueuse : Quoi, dans ta chambre ? Je peux ramener mon portable ?
Moi : D’accord, si tu viens seule.
Elle fait signe aux autres de bouger, se rapproche.
Les deux me dévisagent avant de s’assoir sur le canapé. Elles ont le regard vide.
Un projecteur allume mon lit. Ça fait jour. C’est ma chambre d’ado, des posters de Spices Girls couvrent l’intégralité des murs.
Elle : Tu sais que je n’aime que le noir.
Moi, je la regarde, les détails, tout : C’est mon rêve.
Je prends sa main, on saute sur le lit.
Moi : Faut que j’te raconte. Je vois le mec du dessus.
Elle : Un autre voisin ?
Moi : Il a ton âge
Elle, se tape une barre : T’es pas sérieuse.
Elle regarde ses copines.
Moi : Jai douze ans de plus que lui.
Elle, imite ma mère : Tu es incorrigible. Tu le baises ?
Elle : J’ai trouvé son chat dans le couloir. On regarde des films. Il m’a fait un cuni.
Elle : T’es vraiment une obsédée. C’était comment ?
Moi : J’ai joui.
Elle : Bravo.
Moi : Merci. Il est très pur, on dirait un ange - très intelligent aussi - je lui ai montré tes vidéos.
Elle : Qu’est-ce qu’il a dit ?
Moi : Que t’avais pas l’air d’être une lumière.
Elle, elle rit : J’vais me le faire.
Moi : Si tu veux. Dans ses rêves y a des immeubles blancs dans lesquels on n’entre pas. Il est très nostalgique.
Elle arrête de sauter, enlève sa perruque, s’allume une clope. Elle éteint la lumière, pose. Rien n’est naturel mais qu’est-ce qu’elle est bonne.
Elle : Ah ouai, sounds like a perfect match.
Moi, je m’arrête de sauter aussi : C’est pas la première fois que je rêve de nous.
Elle : T’as rêvé de quoi ?
Moi : J’ai rompu. Je t’ai dit au revoir.
Elle, se fout de moi : Ça a marché..
De l’autre côté de la pièce l’une des copines nous fixe.
Moi : Elle était là. C’était chelou.
Elle : C’est une bonne copine.
Moi, je prends sa main, la fais tourner sur elle-même : T’es une vision.
Elle : Crois pas qu’on va faire des trucs. Je ne suis pas gay.
Moi : Je sais.
Elle : Comment tu sais ?
Moi : Ça se sent.
Elle : Ça reste entre nous.
Moi : Je le sais depuis le début.
Elle : Comment ?
Moi : Je m’en suis rendu compte.
Elle : J’ai sucé un mec une fois, il m’a dit que j’étais sa meilleure pipe.
Moi : Tu me l’as déjà dit.
Elle : Ah bon ?
Moi : Tu le dis à chaque fois
Les copines se regardent entre elles.
Moi : Faut que je te dise un truc.
Elle : C’est ton rêve, vas-y.
Moi : Tu ressembles à ma première amie. J’en étais amoureuse. Je viens de m’en rendre compte.
Elle : Vous avez été ensemble ?
Moi : Pas comme avec toi.
Elle : T’as qu’à rêver d’elle.
Moi : Je n’y avais pas pensé. Merci. Je ne peux pas t’aimer, t’es pas réelle.
Elle, elle regarde le grand écran : C’est ce que tu crois.
Moi : Nan mais t’es jamais toi. Dès que je m’approche tu recules. Pourquoi t’as voulu sortir avec moi ?
Elle, elle a l’air un peu émue, c’est pas clair : T’as cru que j’étais amoureuse ?
Moi : T’est pas cool, putain.
Elle : T’es mon modèle.
Je ferme ma gueule.
Elle, elle tourne son téléphone vers moi, j’apparaît en grand : Tu veux pas ? On pourrait être ensemble.