À découvert

J’ai déjà volé de l’argent à ma mère, je changeais le montant de ses chèques. Quand elle s’en est rendue compte un an et demi après sa réaction a été de me donner de l’argent. J’ai eu un fou rire. C’est arrivé plusieurs fois.

La première fois que j’ai volé c’était au musée d’Orsay, j’étais toute petite. Je voyais les adultes attraper des bric et des brocs. J’ai mis ma main en haut, comme eux, et j’ai trouvé une grenouille en porte-clefs qui faisait du bruit quand on appuie dessus. Personne n’a regardé. En sortant du magasin, je me suis arrêtée dans la rue pour montrer à ma mère la collection de carte Toulouse Lautrec que j’avais embarqué. Elle m’a grondé, mais c’est tout. Elle a encore les cartes quelque part à la maison.

J’ai toujours voulu être actrice. Quand j’avais six ans on a conseillé à mes parents de me mettre au théâtre. Au marché, quand ma mère croisait quelqu’un qu’elle connaissait et que je n’aimais pas je me cachais sous sa jupe. Elle disait à tout le monde que j’étais timide.

Mon père a toujours dit que nous étions pauvres mais ma mère m’achetait tout ce que je voulais en cachette. Encore maintenant, elle me donne une enveloppe discrètement - quand ma sœur ne regarde pas - aux repas de famille.

Jessica mesure plus d’un mètre quatre-vingts. Quand on marche dans la rue je dois courir pour ne pas qu’elle me dépasse. Elle a trois ans de plus que moi mais on a eu nos règles en même temps. Quand c’était l’anniversaire de l’une, l’autre recevait quand même un cadeau.

Quand j’avais quatorze ans elle ma surprise en train de me filmer à moitié nue dans ma chambre. Personne ne savait que j’avais un copain. Pour l’anniversaire de mon premier amour, j’ai pris un euro ou deux par jour dans la réserve de mon père, près de son lit. Au bout d’un mois et demi j’ai pu lui acheter une paire de chaussures. J’ai pris le métro en mini-jupe pour aller lui offrir. On se voyait aux Tuileries parce qu’on habitait tous les deux sur la ligne 1, et que c’était pile au milieu. On faisait des trucs dans la rue, ou dans les parkings. Un jour, il m’a dit j’ai une idée et il a mis du Nutella sur sa bite. C’est le premier homme que j’ai sucé. On était tous les deux des ex gros.

Je me prenais en photo toute seule à dix-sept ans, j’appelais ça des autoportraits. Je lançais le minuteur et je posais devant le frigo. Je hurlais sur mes parents pour qu’ils n’entrent pas dans la cuisine.

Au lycée mes amis avaient des saunas à la maison et je disais que notre appartement ne faisait que quatre-vingts mètres carrés. J’étais brillante et on me rabâchait fais une hypocagne, fais une hypocagne. Je sortais d’une TS et j’avais envie d’être actrice. J’ai failli laisser ma peau aux cours Florent. Au début de l’année, j’ai montré mes seins. Les autres n’ont pas trouvé ça justifié mais le prof du Jury avait dit elle n’a pas froid aux yeux.

Aucun modèle ne met des talons pour poser. Moi, je le fais. Ils coûtent quatre cent euros mais je les ai eu en soldes. C’est un mec à qui je parle dans mon portable qui me les a payé. Je les ai pris en ligne et il m’a fait un virement. Je le connais depuis huit ans mais je ne l’ai jamais rencontré. On me compare souvent à quelqu’un qu’on connaît. J’ai remarqué que ça rassure. Je suis un rond qui tente d’être carré. En faisant une vidéo à ce mec, j’ai vu que même mes fesses sont carrées.

J’ai été mal éduquée. J’ai fait deux licences à Paris III et une à Paris IV mais je n’ai jamais terminé mes études. En fait, je n’ai aucun diplôme. Quand j’y pense, j’ai toujours essayé de me faire recadrer ou encadrer. Depuis que je suis modèle ça m’arrive. Mon image coûte neuf cent euros, six cent cinquante euros.. Je suis exposée dans le Marais, chez des gens, aux Arts Déco. Je me suis même acheté. Un portrait contre des chèques et une collab.

Depuis que je suis modèle, je rentre aux Beaux-Arts et aux Arts Déco. Bientôt, je vais poser pour la Fémis. J’ai toujours voulu faire la Fémis. j’ai eu dix-huit à mon dossier. Ma première phrase c’était j’ai toujours été hyper scato et sur la couverture il y avait une photo de ma chatte.

Je n’ai jamais payé mon loyer. J’ai habité à Neuilly sur Seine, rue de Paradis, à Montmartre. Maintenant je vis à Saint Germain des Prés, à cinq minutes à pied des Beaux-Arts. Autour de moi tout est cher et tout est beau.

J’ai encore le dessin de ma première pose, je veux l’encadrer. L’autre jour je l’ai posté, en dessous j’ai écrit la première fois que j’ai posé, j’avais dix-huit ans et j’ai mis une heure à jouir.

Cet été, en posant pour des Américains. J’ai tenu des poses jusqu’à trente heures. Avant d’arriver là-bas j’ai reçu un contrat avec des règles, il y en avait beaucoup. Ne pas toucher le modèle, ne pas complimenter le modèle. Ma préférée c’était, ne pas se parler à soi-même quand on pose. Je n’avais pas non plus le droit de raconter ma vie privée aux élèves. J’ai mis dix jours à me faire des amis. Je ne pense pas que je sois capable de raconter ma vie sans que ce soit privé. Pour moi tout est public.

Quand j’allais chez les addict anonymes, on avait trois minutes pour parler et il fallait se taire quand ce n’était pas son tour. Il y a un portable qui sonne ou une main qui se lève puis c’est fini. Maintenant quand je pose j’entends changer.

Je suis toujours à découvert, j’appelle ça ma dernière addiction puis j’ai fait le rapprochement : je suis nue dans tout Paris. A ce stade je ne ressens pas grand-chose, je passe mon temps à éduquer les gens. J’appelle ça faire la prof toute nue.

Je suis déjà tombée amoureuse d’un de mes élèves, il me rendait tous ses devoirs en retard et m’a écrit plusieurs mails. Dans un de ses messages, il m’a dit qu’il aimait ma pédagogie et que s'il me voyait plus d’une heure par semaine il deviendrait bilingue. J’ai mis cinq mois à accepter sa demande d’amis. Il a gardé mes chats deux semaines quand je suis partie en vacances. Il dormait dans mon lit.

Les deux chats qu’on avait quand j’étais petite venaient d’une modèle à New York que mon père la connaissait. Je n’ai jamais eu l’histoire en entier. Chez mes parents j’ai retrouvé des photos de filles nues parmi les diapos de mon père, je les ai prises. Personne ne s’en est rendu compte. Quand il a appris que je faisais du burlesque il m’a dit que j’étais la honte de la famille.

Si je mets du rouge à lèvre ma mère me dit que j’ai l’air d’une pute. Chaque fois que je lui parle de mon métier elle me demande si c’était toute nue. Du coup, par message je ne lui envoie que les portraits.

Il y a longtemps j’avais un compte épargne de vingt mille euros dans lequel ma mère m'a demandée de retirer de l’argent pour payer ses impôts. Une fois le compte ouvert, j’ai tout dépensé. J’ai acheté des costumes sur mesure, je me suis payé des coachings, des massages pour maigrir. Quand ils l’ont appris, mes parents ont cru que je me droguais.

Mes deux parents sont bourgeois. Avec le temps, je nous appelle la noblesse déchue. On vit au-dessus de nos moyens.

J’allais à la salle de sport la plus chère de Paris, j’ai eu des aventures avec plusieurs entraineurs et je savais qui couchait avec qui. Un jour j’ai demandé un massage à ma mère et pendant la séance j’ai couché avec le type. On a eu un fou rire. En sortant de la cabine je lui ai dit que c’était ma mère qui avait payé.

Mon ex se moquait de moi quand je disais qu’on faisait des économies parce que quelque chose était en soldes. Il m’a fait remarquer que je disais beaucoup acheter ou racheter dans la même journée. Entre nous on appelait ça acheter/racheter. Lui, il jouait au poker et j’avais le droit à une commission quand je lui portais chance. Pour mon anniversaire on est allé à Londres, alors que je dormais dans la chambre d’hôtel toute seule il a gagné mille euros. Le lendemain on a fait du shopping.

J’ai déjà sucé un mec pour trois cents euros, il était connu - c’était un producteur connu. Je l’avais rencontré en ligne il y a longtemps. Dans mon appartement sans meubles rue Guénégaud le jour où j’ai reçu mes clefs, je l’ai sucé par terre. Je me souviens que j’étais stressée pendant parce qu’on n’avait pas été retirer et qu’il a prononcé le mot crédit. Avant, on était allé chez Ralph’s, boulevard Saint Germain. Techniquement, pour le resto, j’ai fait des économies. Ce soir-là, on s’est dit qu’on irait au Mama Shelter, la fois d’après.

J’aime faire l’amour à l’hôtel, je me trouve plus belle dans les miroirs des autres. En ce moment mes rideaux tombent parce que mon père n’a pas voulu les payer trop cher et qu’ils ne tiennent pas. Dans ma rue il y a beaucoup de galeries - j’habite au premier étage - je dois faire attention parce que chez moi j’adore être toue nue.

Je suis obsédée par la vérité. Quand j’étais petite j’étais fausse timide, je suis devenue fausse extravertie. Je fais de la fausse fiction.

Suivant
Suivant

La Voyeuse