Vieillir Mourir
Je cherche à saisir l'âge, le mien, celui que je fais. Ne pas vieillir est devenu mon activité principale. Faire un certain âge, en tirer une joie, une fierté. Dire de quoi j'ai l'air toute la journée, à différentes personnes. Faire jeune. Comme si cela raconte que je n'ai pas gâché le temps qu'on m'a donné, tricherie, gagné du temps. Dépenser à gagner. Traiter le monde comme un jeu où l’on peut recommencer une partie. S'en vanter. Se vanter de n'avoir plus d'amis car table rase. Je n'ai pas de ride, m'a dit un amant de mon âge. Non un peu plus jeune, de combien ? Deux ou cinq ans. Je ne sais plus. Un amant qui couche avec des femmes de quarante ans - le premier - il m'a dit, tu n'as pas de ride. Personne ne me l'avait dit, ils disent tu fais jeune, mais pas une observation cruelle de : je couche avec toi tu pourrais avoir des rides tu n'en as pas. C'est pragmatique, ça parle du rapport qu'il a à son propre corps, un corps qui fait du CrossFit et de l'haltérophilie. Se faire mal. Pousser des machins, recevoir des photos de soi avec grimace, se vanter de ça. Pour exister. Avoir mal par hobby. Par passion. Moi, je voudrais avoir l'air de moi, en image. Et ne pas vieillir. Je change ce que je montre, sans ordre, sans chronologie, on ne sait pas ce que je montre, moi jeune moi maintenant, c'est la même image, elles se confondent c'est fait exprès. Je n'ai pas d'âge, ce n'est pas reconnaissable l'âge que j'ai. Parce que je n'ai pas perdu des années à chercher, à me faire mal. Je n'ai pas perdu le temps que la vie m'a donné à ne pas vivre. Maintenant je ne me relis pas. Je ne me relis plus. L'écriture est devenue un flot continu de pensées dans l'instant présent que je n'enregistre pas. Quand j'enseigne, je n'enregistre pas. Je perds chaque jour et chaque minute. J'ai cessé les autoportraits. Je ne sais pas à quoi je ressemble. Je ne couche plus avec personne, alors personne ne me dit de quoi j'ai l'air. Sauf ce type avec qui j'ai tout fait sauf la pénétration, avant mon anniversaire, peur de tourner trente-sept ans. Il me dit « ton corps », « ton visage ». Rien. Je reçois rien. Je ne sais toujours pas de quoi j'ai l'air. Dans son lit, on s'assoit, le miroir est cassé (littéralement) au niveau de mon visage. C'est une coïncidence, et dans l'instant je cherche une explication autre que barre toi. Je dis, j'ai changé, c'est le reflet de mon changement. Même lui, complètement bourré, pété au whisky il dit « y a que toi qui sait, y a que toi qui peut dire ». C'est littéralement sur ma gueule mais il me faut vingt-quatre/quarante-huit heures, une semaine pour m'avouer. J'étais à côté de moi, il était à côté de lui, et de cette demi-nuit il ne me reste rien. Aucune trace et je ne sais toujours pas à quoi je ressemble. Un compliment ne m'atteint plus, ça suffit pas et je ne sais pas quelle expression faire sur un selfie. Je n'ai même pas encore pris une photo de mon chiot, je le filme, mais pas de photo. Car je ne sais pas à quoi je ressemble et je ne sais pas pour qui serait cette image. Même si c'est pour le futur, la vie ne s'immobilise plus. Alors je ne suis plus jeune ? est-ce que c'est ça ? je ne pose plus le temps. Est-ce que je vieillis. Vieillir mourir. Est-ce que ça veut dire que la vie commence ?